LE NOIR DE L’ETOILE – Gérard Grisey

Commande d’Etat et des Percussions de Strasbourg
Création :
 16 mars 1991 au Festival Ars Musica de Bruxelles
Musique et conception : Gérard GRISEY
Scénographie : Claudia DODERER, avec le concours de K. DREISSIGACKER (architecte) et
K. BOLLINGER (ingénieur)
Mise en espace sonore : Oton SCHNEIDER
Texte luminaire : Jean-Pierre LUMINET
Effectif : 6 Percussionnistes, autour du public
Edition : Salabert

Le Noir de l’Etoile est dédié à mon fils Raphaël, affectueusement, et aux Percussions de Strasbourg

Titres des parties

INTRODUCTION
Texte de l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet. Voix off spatialisée.
Percussions de Strasbourg disposées autour du public et sonorisées.
Naissance d’une pulsation sonore et lumineuse.
Rotations, périodicités, accélération, décélérations.
Découverte de l’espace acoustique et visuel.
Lent parcours de la macrophonie à la microphonie.
Attente de l’« objet céleste ».

PREMIÈRE FENÊTRE
Transmission du pulsar de Vela diffusé et spatialisé par 12 haut-parleurs disposés autour du public.
Contamination de la vitesse du pulsar aux percussionnistes.
Rotations, irrégularité, rapidité.

DEUXIÈME FENÊTRE
Arrivée en direct du pulsar 0359-54 capté par le radiotélescope de Nançay et spatialisé.
Interruption brutale par les percussionnistes.

DÉCOUVERTE D’UN AUTRE ESPACE SONORE : LES MÉTAUX
Chaos granuleux, fusion, coagulations, émergences, bouffées rythmiques analogues aux sons que nous transmet le soleil.

TROISIÈME FENÊTRE
Pulsar imaginaire.

FINAL
Déchaînement progressif des forces centrifuges sonores.
Variations de vitesse et accélération.

QUATRIÈME FENÊTRE
L’instrument-pulsar…

Note de programme

Lorsqu’en 1985, je rencontrai à Berkeley l’astronome et cosmologiste Jo Silk, il me fit découvrir les sons des pulsars. Je fus séduit par ceux du pulsar de Véla et immédiatement, je me demandai à la manière de Picasso ramassant une vieille selle de bicyclette : « Que pourrais-je bien en faire ? ».

La réponse vint lentement : les intégrer dans une oeuvre musicale sans les manipuler, les laisser exister simplement comme des points de repère au sein d’une musique qui en serait en quelque sorte l’écrin ou la scène, enfin utiliser leurs fréquences comme tempi et développer les idées de rotation, de périodicité, de ralentissement, d’accélération et de « glitches » que l’étude des pulsars suggère aux astronomes. La percussion s’imposait parce que comme les pulsars, elle est primordiale et implacable, et comme eux cerne et mesure le temps, non sans austérité. Enfin, je décidai de réduire l’instrumentarium aux peaux et métaux à l’exclusion des claviers.

Lorsque la musique parvient à conjurer le temps, elle se trouve investie d’un véritable pouvoir chamanique, celui de nous relier aux forces qui nous entourent. Dans les civilisations passées, les rites lunaires ou solaires avaient une fonction de conjuration. Grâce à eux, les saisons pouvaient revenir et le soleil se lever chaque jour. Qu’en est-il de nos pulsars ? Pourquoi les faire venir ici, aujourd’hui à l’heure où leurs passages dans le ciel boréal les rend accessibles ?

Bien sûr, nous savons ou croyons savoir qu’avec ou sans nous, 0359-54 et le pulsar de Véla continueront leurs rondes interminables et, indifférents, balayeront les espaces intersidéraux de leurs faisceaux d’ondes électromagnétiques. Mais n’est-ce pas en les piégeant dans un radiotélescope, puis en les intégrant dans un événement culturel et sophistiqué – le concert – qu’ils nous renvoient alors plus que leurs propres chants ?

En effet, le moment du passage d’un pulsar dans le ciel nous astreint à une date précise et en rivant le concert sur cette horloge lointaine, il devient un événement in situ, plus exactement in tempore donc relié aux rythmes cosmiques. Ainsi, les pulsars détermineront non seulement les différents tempi ou pulsations du Noir de l’Etoile, mais également la date et l’heure précise de son exécution. Musique avec pulsar obligé !

Que l’on n’en déduise pas cependant que je suis un adepte de la musique des Sphères ! Il n’est d’autre Musique des Sphères que la Musique Intérieure. Celle-là seule pulse encore plus violemment que nos pulsars et oblige de temps à autre un compositeur à rester à l’écoute.

Et je soulignerai en outre : L’aspect inouï et irremplaçable de l’arrivée en direct dans le lieu du concert de ces impassibles horloges cosmiques qui ont franchi plusieurs années lumières… Leur confrontation inattendue à une musique qui non seulement prépare leur « entrée » sur une scène musicale et théâtrale mais dont toute l’organisation temporelle provient de leur vitesse de rotation… Leur intégration à une musique spatialisée par la position des six percussionnistes et des haut-parleurs autour des spectateurs… La mise en scène et la mise en lumière de ces étoiles éteintes au moyen de projections et d’éclairages appropriés… Le caractère à la fois musical, visuel, théâtral mais aussi festif et didactique d’un événement émouvant et exceptionnel.

Gérard Grisey

Gérard GRISEY (1946 – 1998, FR)

Manifestant un intérêt précoce pour la musique, Gérard Grisey fait à l’âge de neuf ans ses premiers essais de composition. C’est en Allemagne, au Conservatoire de Trossingen (1963-1965), qu’il commence ses études dans ce domaine, avant d’intégrer le Conservatoire de Paris où il recevra une formation classique (diplômes en harmonie, contrepoint et fugue, où il excelle, en histoire de la musique et accompagnement au piano). En même temps qu’il fréquente la classe de composition d’Olivier Messiaen (1968-1972), il suit l’enseignement d’Henri Dutilleux à l’École normale de musique (1968) et s’initie aux techniques de l’électroacoustique avec Jean-Étienne Marie (1969).

Son séjour à la Villa Médicis de 1972 à 1974 sera l’occasion d’importantes rencontres (le poète Christian Guez Ricord) et découvertes (la musique de Giacinto Scelsi). Les séminaires de Ligeti et de Stockhausen, dans une moindre mesure celui de Xenakis, auxquels il assiste en 1972 dans le cadre des Ferienkurse de Darmstadt, le confortant dans ses propres préoccupations musicales, auront sur lui une influence durable.

En 1973, Grisey prend part à la fondation de l’ensemble l’Itinéraire, dont la vocation est de défendre par la qualité de ses interprétations un répertoire naissant aux exigences spécifiques. Les cours d’acoustique d’Émile Leipp à Paris VI (1974-1975) poseront le fondement de son approche scientifique du phénomène sonore. À partir de 1982, il a une activité soutenue en tant que pédagogue, d’abord en Californie à Berkeley jusqu’à 1986, puis au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, où il enseigne l’orchestration puis la composition. Il meurt le 11 novembre 1998 d’une rupture d’anévrisme.

© Ircam-Centre Pompidou, 2019

Pour aller plus loin :

“Gérard Grisey, voyage à l’intérieur du son”, Par Thomas Vergracht, le 29/09/2020, pour l’Ensemble intercontemporain :