© Henri Vogt

100 CYMBALS – Ryoji Ikeda

John Cage / Ryoji Ikeda But what about the noise of crumpling paper (1985 / 2021) 15’ 
Ryoji Ikeda 100 cymbals (2019) 35’ 

Musiciens : Alexandre Esperet, Léa Koster, Emil Kuyumcuyan, Olivia Martin, Minh-Tâm Nguyen, François Papirer, Lou Renaud-Bailly, Thibaut Weber, Hsin-Hsuan Wu, Yi-Ping Yang
Coproduction : Les Percussions de Strasbourg / Festival Musica / KunstFestSpiele Herrenhausen
Avec le soutien de Yamaha et Turkish cymbals

« Dix silhouettes vêtues de noir circulent au milieu d’une champignonnière de cuivre. Sans geste superflu, sans qu’aucun muscle de leur visage n’altère leur neutralité, elles font résonner 100 cymbales disposées à hauteur de taille […]. 100 Cymbals, une pièce de Ryoji Ikeda, gourou de la musique contemporaine aux sorties publiques rares, c’est juste assez pour exprimer ce que cymbale peut. Les spectateurs s’imaginent subir un brouhaha chaotique de fracas martelé, avec des batteurs arythmés cognant le métal comme on enfonce un clou. Pas du tout. C’est de douceur qu’il s’agit : un bourdon léger et aux harmoniques changeantes vient caresser leurs tympans comme le ferait une cotonneuse nappe de violon ou de synthé. Il y a même de la vocalité dans l’appel du laiton, presque un chant. La cymbale, cet instrument de délicatesse. » Guillaume Tion, Libération, 29 sept. 2020

Avec 100 cymbals, Ryoji Ikeda nous plonge dans les abysses de la vibration. Une expérience d’écoute unique.
Créée en 2019 au Los Angeles Philharmonic, dans la somptueuse salle signée par l’architecte Frank Gehry, 100 cymbals est aussi bien une performance scénique qu’une installation audiovisuelle. Ryoji Ikeda met en lumière le riche potentiel des cymbales en suivant la mince frontière qui sépare le bruit de la résonance harmonique. L’instrument d’apparence rudimentaire, un disque convexe fait d’un alliage de cuivre, de laiton et de bronze, que l’on emploie plus communément pour accentuer certains temps de la mesure, se transforme en une puissante ressource polyphonique. Les différents modes de jeu, plus ou moins conventionnels, entretiennent une sonorité fusionnelle — quasi chorale — et laissent surgir des strates harmoniques et autres résultantes acoustiques au sein d’un processus qu’une simple ligne pourrait représenter : un crescendo infini, menant d’un murmure quasi imperceptible à l’éclat du fortississimo final.

Le concert s’ouvre sur le portrait sonore que John Cage dédia au Strasbourgeois Hans Arp à l’occasion du centenaire de sa naissance. L’Américain considérait le cofondateur du mouvement Dada comme un modèle, en particulier pour sa relation à la nature et sa conception cosmogonique de l’art. Il en résulte cette partition conceptuelle tapée à la machine et offerte aux Percussions de Strasbourg en 1986, où le langage musical se réduit à cinq signes typographiques. Une œuvre minimale, faite de bruissements environnementaux, qui de la même manière que 100 Cymbals, sollicite une écoute profonde.

Ryoji Ikeda avait déjà signifié sa filiation avec John Cage avec une version plastique des célèbres 4’33”, sous la forme d’un tableau fait d’une pellicule 16 mm. Pour ce nouveau regard posé sur le père de l’expérimentation musicale, Ryoji Ikeda a choisi de remplacer les éléments initialement utilisés tels que le bois, l’eau, le verre ou encore le métal par l’emploi d’instruments issus de la culture japonaise. Semblables à deux pièces de bois de formes rectangulaires que l’on claque ou frotte ensemble, les hyōshigis sont traditionnellement utilisés lors de certaines cérémonies rituelles ou quotidiennes au Japon. Ici, sans effet ni microphone, le son se déploie uniquement sous la forme d’impulsions ou de frottements, en un geste précis d’épure acoustique. La simplicité et la réduction des matériaux, associées à de subtiles variations, révèlent la structure compositionnelle de la pièce. Le dépouillement des sonorités constituées de bruits blancs ou de délicates frictions du bois met en exergue la place toute particulière accordée au silence dans l’œuvre de John Cage, ainsi qu’à l’environnement naturel et aux différents rythmes de l’eau que l’artiste mentionnait dans sa partition : “Arp était stimulé par l’eau (la mer, les lacs, l’eau courante comme celle des rivières) et les forêts.”

D’une durée de 15 minutes, cette relecture de la pièce de Cage par Ikeda apparaît désormais comme le discret mais non moins puissant corollaire pointilliste de l’océan sonore de 100 Cymbals.

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